COP23 : Mise en œuvre de l’Accord de Paris

par Catherine Jacques-Brissette, AICA

Cet article est extrait, avec autorisation, d’un autre article publié dans l’édition de février 2018 du Bulletin d’information de l’AAI (disponible en anglais seulement) qui porte un regard plus approfondi sur les changements climatiques et les activités actuarielles s’y rapportant en 2017.

En novembre 2017, j’ai assisté à la 23e (COP23) de la Convention-cadre des Nations Unies sur les changements climatiques (CCNUCC) tenue à Bonn, où je représentais CAP Développement durable. La COP est l’organe suprême de décision de la CCNUCC, qui réunit des dirigeants d’entreprise, des représentants de tous les ordres gouvernementaux et des membres de la société civile de près de 200 pays.

La COP23 s’est tenue un an après l’entrée en vigueur de l’emblématique Accord de Paris, un accord international convenant de réduire les émissions de gaz à effet de serre (GES) planétaires à un niveau susceptible de limiter le réchauffement climatique en-deçà de 2°C au-dessus des niveaux préindustriels. La COP23 s’est focalisée sur le « Paris rule book », un document énonçant avec précision les mécanismes de mise en œuvre de l’Accord de Paris afin d’atteindre la cible de 2°C, qui devrait être finalisé en 2018.

Un élan fulgurant dans le secteur privé

Des acteurs non gouvernementaux de partout dans le monde multiplient les initiatives afin de combattre les changements climatiques et de s’y adapter. Une atmosphère effervescente régnait dans la zone des entreprises et de la société civile de la COP23, où l’on a annoncé de nombreux engagements liés au climat et présenté des solutions permettant de « décarboniser » l’économie.

C’est avec fierté que j’ai participé à un panel d’experts dans le cadre d’un événement de haut niveau portant sur le rôle important des solutions en matière de TIC (technologies de l’information et de la communication) dans la lutte aux changements climatiques, qui était organisé par l’initiative Momentum for Change des Nations Unies. Le rôle du secteur privé dans la mise en œuvre de l’Accord de Paris est indéniable. En effet, les entreprises sont responsables de près de 70 % des émissions de GES de la planète. Au moment de rédiger ces lignes, plus de 340 sociétés, dont Walmart, Dell, Sony et Tesco, s’étaient engagées à adopter des cibles de réduction d’émission fondées sur la science et conformes à la limite de 2°C de l’Accord de Paris.

L’investissement responsable devient la norme

La COP23 a également mis en lumière le courant dominant chez les investisseurs institutionnels vers l’intégration des facteurs environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG) au sein de leur processus décisionnel. Les placements responsables favorisent une meilleure gestion des risques, permettent aux investisseurs de mieux s’acquitter de leur obligation fiduciaire et peuvent même améliorer les rendements à long terme. En effet, un nombre important et grandissant de recherches démontrent que l’intégration de facteurs de viabilité dans les processus décisionnels en matière de placements est bénéfique du point de vue économique. Il devient donc difficile de se cacher derrière une interprétation étroite des obligations fiduciaires pour justifier une stratégie de placements « traditionnelle ».

Sentiment d’urgence accru

Bien que l’Accord de Paris ait officialisé une cible de 2°C, les engagements pris à ce jour par les pays (soit les contributions déterminées au niveau national ou CDN) sont largement insuffisants pour atteindre cette cible. Selon le UN Emissions Gap Report 2017, [traduction libre] « même si les CDN actuelles étaient entièrement mises en œuvre, le budget de carbone permettant de limiter le réchauffement planétaire en-deçà de 2°C sera épuisé à environ 80 % d’ici 2030 ». De tels avertissements scientifiques pessimistes nous rappellent que la « fenêtre d’opportunité » est étroite et qu’elle se referme rapidement, en particulier compte tenu des records observés au chapitre des événements climatiques en 2017.

Qu’en est-il des actuaires?

Les changements climatiques impliquent des risques complexes et omniprésents susceptibles de se répercuter sur tous les secteurs de l’économie, tant sur le plan des actifs que des passifs. Comme l’expose le document de recherche de l’ICA portant sur les changements climatiques et la viabilité des ressources, les domaines de pratique actuariels traditionnels ne seront pas épargnés, que ce soit les assurances IARD, l’assurance-vie, les placements, les régimes de retraite ou la gestion du risque d’entreprise.

On s’attend à ce que les changements climatiques aient pour effet d’augmenter à la fois la fréquence et l’intensité des inondations, sécheresses, températures extrêmes et ouragans, tout en entraînant une hausse du niveau de la mer, entre autres choses. Ces répercussions augmenteront nécessairement les risques pour les biens, les infrastructures, ainsi que la vie et la santé humaines, qu’ils soient assurés ou non. Au chapitre des actifs, les investisseurs ne peuvent pas se permettre d’ignorer les tendances et opportunités de placement responsable, en particulier les investissements pourvus d’un long horizon de placement, tels que les caisses de retraite et les actifs d’assurance-vie. Ainsi, les actuaires ont de plus en plus intérêt à comprendre les incidences possibles à long terme des changements climatiques, lesquels peuvent affecter les hypothèses utilisées pour évaluer la valeur des actifs et des passifs.

L’Indice actuariel climatique

De plus, l’expertise actuarielle peut apporter une valeur ajoutée complémentaire à celle d’autres professionnels dans la gestion des risques associés aux changements climatiques. L’Indice actuariel climatiqueMC (IAC) et l’Indice actuariel des risques climatiques (IARC) sont deux excellents exemples de la façon dont les techniques actuarielles existantes peuvent être appliquées au domaine des changements climatiques et utilisées en partenariat avec d’autres intervenants (dans ce cas-ci les climatologues). L’IAC mesure la fréquence des phénomènes météorologiques extrêmes et les variations du niveau de la mer. À la suite de la plus récente mise à jour des données effectuée à la mi-janvier, l’IAC a bénéficié d’une importante couverture médiatique au Canada et aux États-Unis, ce qui indique l’intérêt marqué envers cet outil de surveillance utile et objectif.

Je crois fermement que l’expertise actuarielle en matière de gestion des risques, conjuguée à la collaboration avec d’autres intervenants, peut servir l’intérêt public en offrant des outils pour gérer les aléas financiers associés aux divers risques climatiques et contribuer à la conception d’options politiques pour les contrôler.

Et la suite?

Les efforts multiples et répandus déployés en 2017 pour lutter contre les changements climatiques sont des indicateurs manifestes d’une accélération des actions en matière de climat. Néanmoins, les experts du climat soutiennent qu’il reste un fossé important entre les engagements pris jusqu’ici dans le cadre de l’Accord de Paris et les mesures requises pour atteindre la cible convenue de 2°C. Malgré les progrès réalisés, il faudra des engagements plus ambitieux accompagnés de plans d’action clairs pour les atteindre.

Ce sentiment d’urgence accru et les appels au déploiement d’efforts plus importants dans la lutte aux changements climatiques figuraient parmi les messages clés véhiculés par les délégations lors de la conclusion de la COP23. Tous les ordres de gouvernement ont un rôle à jouer dans la transition vers une économie plus sobre en carbone, tout comme le secteur privé. Comme les enjeux liés aux changements climatiques constituent des défis systémiques mondiaux s’étendant sur tous les secteurs de l’économie, une approche multidisciplinaire mettant à contribution des professionnels issus de tous les secteurs économiques constitue la meilleure façon de les aborder. Je suis persuadée que la profession actuarielle, en collaboration avec des intervenants clés, est en mesure de mettre à profit son expertise en gestion des risques afin de jouer un rôle significatif pour relever les défis liés aux changements climatiques.

Catherine Jacques-Brissette, AICA, est la présidente de la Commission sur les changements climatiques et la viabilité de l’ICA.

Canadian Institute of Actuaries/Institut canadien des actuaires
http://www.cia-ica.ca/