Quelques réflexions sur l’utilisation de modèles

par Pierre Dionne, FICA

Le 5 octobre dernier, le Conseil des normes actuarielles (CNA) a publié un exposé‑sondage concernant les normes de pratique – Utilisation de modèles. La proposition, si elle est acceptée, viendra modifier la partie 1000 des Normes de pratique et clarifiera les fonctions des actuaires relativement à l’utilisation de modèles internes ou externes. Parallèlement, la Direction de la pratique actuarielle a fait paraître une ébauche de note éducative – Utilisation de modèles afin de clarifier les nouvelles normes pour les professionnels. Bien que la date limite pour l’envoi de commentaires au CNA soit passée, celle s’appliquant à l’ébauche de note éducative est fixée au 8 janvier 2016.

Pourquoi publier une norme sur l’utilisation de modèles?

L’exposé-sondage a fait l’objet de critiques de la part de professionnels exerçant dans certains domaines. Il est considéré par certains comme étant trop exigeant, alors que d’autres doutent de son utilité ou de sa pertinence. Or, la Norme de pratique proposée n’a pas pour objet d’alourdir la charge de travail des actuaires. La mise à l’essai de modèles et la consignation des résultats de ces essais sont considérées comme étant des pratiques exemplaires et devraient déjà être mises en application par la plupart des actuaires. Je doute qu’une personne qui crée un modèle sur un tableur Excel puisse l’utiliser sans s’être dûment assurée au préalable de l’exactitude et du caractère raisonnable des formules. Les modifications proposées touchant à la partie 1000 ne servent qu’à mettre en évidence ce que les actuaires font déjà ou devraient faire.

La définition d’un modèle

Dans l’exposé-sondage, un modèle se définit comme étant une « représentation concrète de relations entre des entités ou des événements à l’aide de notions statistiques, financières, économiques ou mathématiques. Un modèle utilise des méthodes, des hypothèses et des données pour simplifier un système plus complexe. » En s’appuyant sur cette définition, la note éducative donne des exemples de ce qu’est ou non un modèle. À mon avis, la question de savoir si un calcul est un modèle repose sur la seconde phrase de la définition et sur le fait qu’un modèle représente une simplification d’un système plus complexe. Pour citer d’autres exemples, le calcul de la valeur marchande d’une obligation ne serait pas un modèle, puisque cette valeur dépend de valeurs connues comme la valeur au pair, la date d’échéance, le taux du coupon et la période de paiement. Toutefois, dans le domaine des assurances IARD, les actuaires ont habituellement pour pratique de calculer un taux d’actualisation basé sur un portefeuille d’obligations en y ajoutant des hypothèses relatives aux taux de réinvestissement et à la défaillance des obligations. Ce calcul est considéré comme un modèle puisqu’il repose sur des hypothèses simplificatrices relatives à des événements inconnus.

Proportionnalité

L’exposé-sondage et la note éducative présentent tous deux le concept de proportionnalité, l’exposé-sondage indiquant que « [la portée] des stratégies d’atténuation du risque de modélisation serait fonction des conséquences qu’une exécution incorrecte du modèle aurait sur les travaux. » La note éducative présente le concept de notation du risque d’un modèle. La méthode présentée n’est qu’une des stratégies dont dispose l’actuaire pour décider du degré de vérification d’un modèle.

Il va sans dire que le risque d’atteinte à la réputation de l’actuaire pèse lourd dans le degré de vérification d’un modèle. On s’attend à ce qu’un actuaire appelé à témoigner comme expert devant un tribunal vérifie trois fois plutôt qu’une le modèle qui lui a servi à calculer la valeur actualisée d’un régime de retraite à la rupture du mariage avant de se présenter en cour. Dans le même ordre d’idées, un modèle produit aux fins de la méthode canadienne axée sur le bilan (MCAB) devrait faire l’objet d’une plus grande attention qu’un modèle utilisé aux fins de l’examen dynamique de suffisance du capital (EDSC), car l’existence d’une erreur dans le premier cas provoque des conséquences financières immédiates, alors que, dans le second, le modèle cherche à cerner un risque futur.

Nouveaux modèles par opposition à des modèles existants

Le bon sens voudrait qu’un nouveau modèle fasse l’objet d’une plus grande attention qu’un modèle réutilisé. Cependant, cela ne veut pas dire qu’il ne faut pas vérifier dans une certaine mesure le modèle réutilisé. Dans les grandes entreprises, les modèles sont accessibles par plusieurs personnes et font habituellement l’objet d’une amélioration continue. Il ne faut jamais supposer qu’un modèle qui a bien fonctionné la dernière fois va bien fonctionner cette fois encore. Il existe des stratégies permettant de réduire ce risque au minimum, dont une qui consiste à tenir pour fixes toutes les parties d’un modèle, à l’exception des données d’entrée, et à bien noter toutes les modifications apportées au modèle. Si un bon dispositif de contrôle est en place, les efforts requis pour se conformer à l’exposé-sondage devraient être négligeables.

Conclusion

La note éducative cherche à donner un certain caractère pratique à l’exposé-sondage. Celui-ci, nous l’avons dit, n’a pas pour but d’alourdir la charge de travail des actuaires, mais plutôt d’officialiser ce qui devrait se faire déjà dans les cabinets et les entreprises d’un océan à l’autre. Je suis d’avis que le Groupe de travail sur la modélisation, que préside Bob Howard, a fait un excellent travail en produisant ce premier jet de la note éducative. Cela dit, je suis aussi persuadé qu’elle peut être améliorée. Et c’est ici que vous devez intervenir. Je vous invite à consacrer quelques heures à la lecture de la note éducative et à nous faire savoir s’il y a des choses à clarifier, que vous soyez d’accord ou non avec l’auteur. Veuillez adresser vos commentaires à Bob Howard, président du Groupe de travail sur la modélisation, à bob@howardfamily.ca, ou à Chris Fievoli, actuaire résident de l’ICA, à chris.fievoli@cia-ica.ca. Nous vous serions reconnaissants de bien vouloir faire parvenir vos commentaires avant la date limite du 8 janvier.

Pierre Dionne, FICA, est le président de la Direction de la pratique actuarielle.

Canadian Institute of Actuaries/Institut canadien des actuaires
http://www.cia-ica.ca/