CIA (e)Bulletin/(e)Bulletin de l'ICA
Archives | www.cia-ica.ca  
   
Février 2014
 
 

Développer des liens plus solides entre la profession et les universités

Print Imprimer cet article | Envoyer à un collègue

 

 

 

par Mathieu Boudreault, AICA

En 2013, le Conseil d’administration a adopté un ensemble de nouveaux objectifs stratégiques à long terme pour l’ICA. Un de ces objectifs comporte la mise en œuvre par l'ICA de démarches visant à se faire reconnaître à titre d’organisme de formation et non seulement comme un organisme d’agrément. Il s’agit là pour l’ICA d’un changement de paradigme, c’est-à-dire qu'il assumera désormais l'entière responsabilité du parcours éducatif menant aux titres d’associé et de Fellow (AICA et FICA).

 

Le changement le plus remarquable auquel ait donné lieu cet objectif stratégique est le lancement, en septembre 2012, du Programme d'agrément universitaire (PAU), qui offre aux aspirants actuaires canadiens une autre voie pour accéder aux titres d’AICA et de FICA. Comme les universités sont désormais des partenaires en éducation indéniables, l’ICA a également créé la Commission sur les relations universitaires (CRU).

 

À propos de la Commission sur les relations universitaires (CRU)

 

Le mandat de la CRU consiste principalement à proposer, avec la collaboration de diverses instances au sein de l’ICA, des initiatives visant à renforcer la relation entre les universités, l’ICA et l’industrie. Nous travaillons également en collaboration avec plusieurs commissions et directions sur des dossiers relatifs à l'éducation préliminaire, avancée et continue, à la recherche, au PAU, etc. La CRU se compose de neuf personnes (y compris le président) qui possèdent un éventail d’expérience bien répartie entre le milieu universitaire et la pratique au sein de l’industrie.

 

Dans cet article, nous aborderons d'abord les motifs pour lesquels la profession devrait renforcer ses liens avec les universités, puis nous proposerons des idées et des exemples de moyens d’y parvenir. Cet article résume quelques-uns des points saillants mentionnés lors de la séance plénière du vendredi à l'occasion de l'Assemblée annuelle 2013 tenue à Montréal.

 

Travailler en partenariat avec les universités en matière d’éducation et de recherche : deux points de vue opposés

 

Le rôle de l’université comporte deux principaux volets : la création du savoir et le transfert de celui-ci en vue de son application dans la société. La création du savoir, qui comprend les découvertes et les innovations, est principalement réalisée dans les laboratoires de recherche avec le soutien des partenaires du gouvernement et de l'industrie. Pour pouvoir entraîner des avancées sociales, le savoir doit être transféré pour pouvoir être appliqué. Ce transfert s’effectue par le biais de l’éducation à tous les échelons : le baccalauréat, la maîtrise et le doctorat. Ainsi, les recherches menées aujourd’hui peuvent faire partie de l’éducation d’un étudiant de premier cycle dans cinq, 10 ou 50 ans.

 

Charles Trowbridge, ancien président de la Society of Actuaries, a dit un jour dans un discours présidentiel qu'il existait [traduction libre] « une relation très inhabituelle entre la profession actuarielle et le monde universitaire[...] Nous [la profession] mettons peu l’accent sur les diplômes universitaires et n’avons aucune école d’actuariat universitaire décernant des diplômes équivalents à ceux de M.D. et de J.D. » (The Actuary, août-septembre 2012.)

 

La médecine adhère à la formation universitaire depuis des siècles. De fait, les laboratoires de recherche constituent une partie importante de nombreux hôpitaux, et la plupart des grands hôpitaux sont affiliés à une université attribuant des doctorats en médecine. Ces derniers sont les premiers doctorats professionnels de premier cycle (par opposition aux doctorats de recherche, c.-à-d. les Ph.D.) dans le cadre desquels les diplômés ont reçu un amalgame d’enseignement scientifique et de formation pratique (auprès de patients dans des hôpitaux). Étant donné la proximité entre les médecins et les laboratoires de recherche, les transferts technologiques en médecine s’effectuent très rapidement. Les traitements médicaux peuvent sauver des vies et, manifestement, c’est toute la société qui peut bénéficier de l’efficacité du transfert du savoir.

 

D’autre part, la profession actuarielle a adopté deux points de vue différents à l’égard de l’éducation et de la recherche. Au Canada, aux États-Unis, en Grande-Bretagne et en Australie, on s’appuie largement sur un organisme professionnel pour définir et évaluer l’éducation des actuaires et générer le savoir. Dans bon nombre de pays européens tels que la France, la Belgique, l’Allemagne et la Suisse, les universités et les praticiens entretiennent une relation plus étroite. Les actuaires français, par exemple, obtiennent pour la plupart leur titre professionnel après avoir obtenu un diplôme de premier cycle en mathématiques et une maîtrise en actuariat. Les maîtrises et les doctorats sont chose courante chez les dirigeants et les chefs de la direction des sociétés d'assurance et de réassurance européennes.

 

Au Canada, les programmes universitaires d’actuariat ont été principalement créés pour satisfaire à la demande croissante des sociétés d’assurance locales désirant embaucher des actuaires. Les diplômes de premier cycle et les majeures en actuariat ont acquis de plus en plus de popularité dans le but d’aider les étudiants à réussir les examens préliminaires d’actuariat. Ils sont devenus une norme pour obtenir un emploi de premier échelon à titre d'actuaire. De tels programmes ont d’abord été instaurés à Winnipeg (Université du Manitoba) et à Québec (Université Laval) et maintenant, onze universités à l'échelle du pays offrent des programmes d’actuariat agréés par l'ICA. La formation universitaire en actuariat a remporté un immense succès au Canada : on compte actuellement environ 600 diplômés en actuariat par année au Canada et approximativement 80 universitaires se consacrant à temps plein à des programmes actuariels canadiens.

 

En dépit du fait que la très grande majorité des actuaires soient maintenant titulaires d’un baccalauréat, la relation entre la profession et les universités a toujours été plutôt faible. Cela s’explique de plusieurs façons : la perception du rôle des universités selon laquelle celles-ci devaient simplement aider les étudiants à réussir les examens; le marché du travail très solide en actuariat; le faible nombre d’universitaires; la rareté des programmes de cycle supérieur offerts, ainsi que le peu d’investissement des sociétés d'assurance et des cabinets de consultation dans la recherche et le développement, etc.

 

La profession actuarielle a connu une évolution rapide au cours des 30 dernières années. La déréglementation des industries des assurances et des services financiers a entraîné une concurrence accrue entre les entreprises et, par conséquent, entre les professions. En 2006, le CRUSAP (Critical Review of the U.S. Actuarial Profession) déclarait ce qui suit :

 

La concurrence avec d’autres professions augmentera dans les domaines dans lesquels les actuaires fournissent et sont en mesure d’offrir des services; leurs concurrents seront notamment les titulaires d’un CPA, d’un MBA, d’un Ph.D., d’un CFA, les ingénieurs financiers[...] et les gestionnaires de risques.

 

La mondialisation des services actuariels, les innovations techniques et l’attitude des gestionnaires à l’égard d'un recours accru à des actuaires n'étant pas titulaires d'un titre de compétence donnent lieu à des approches alternatives en matière d’actuariat.

 

La concurrence croissante issue d’autres industries offre à la profession actuarielle une occasion d'innover et de se positionner différemment. La profession actuarielle canadienne pourrait manifestement exploiter davantage son partenariat avec les universités canadiennes au-delà de la formation préliminaire. Les cycles d’études supérieures et la formation professionnelle continue, en plus de la recherche, offrent bien d’autres possibilités de partenariats mutuellement avantageux entre la profession et les universités.

 

Comment établir de meilleurs partenariats avec les universités

 

Au cours des dernières décennies, le rôle des universités a évolué substantiellement et celles-ci offrent de plus en plus de services directement aux organisations (gouvernements, entreprises, etc.). D’abord, la plupart des universités sont dotées d’un service de formation professionnelle continue assurant une correspondance entre les cours, les programmes et les professeurs et les besoins de l’organisation en matière de formation continue. Les programmes d’actuariat canadiens pourraient offrir, par exemple, des cours (de cycle supérieur) pouvant être pris en compte dans le cadre du programme de perfectionnement professionnel continu (PPC). Bien que le degré de technicité de certaines présentations puisse être trop élevé pour la plupart des praticiens, les colloques, conférences et événements scientifiques régionaux constituent un excellent moyen de se renseigner au sujet des plus récents progrès en matière d’ouvrages scientifiques. Compte tenu de l’existence de programmes d’actuariat dans les grandes villes canadiennes, la formation continue universitaire pourrait contribuer à réduire les frais de déplacement engagés par les organisations. Il y a également fort à parier que ces activités universitaires sont offertes à des prix très concurrentiels. Dans l’ensemble, la profession actuarielle aurait accès à une mine de connaissances scientifiques dans les domaines de l’actuariat, de la finance, de la statistique, etc., et ce, à un prix très raisonnable (déplacement et inscription).

 

Les universités sont également dotées de services consacrés aux partenariats et mettant en lien des professeurs et des organisations aux fins de projets de recherche. Ces services accompagnent les professeurs tout au long du processus : ils se chargent de l’organisation d’activités de réseautage permettant aux professeurs et aux organisations de se rencontrer, ils assurent les services-conseils juridiques nécessaires aux fins des contrats, etc. En règle générale, il existe deux types de partenariat entre une organisation et un professeur : les contrats de consultation et les contrats de recherche. Ceux-ci diffèrent quant à la nature des services et des droits de propriété intellectuelle. Dans le cadre des contrats de consultation, le professeur agit à titre de conseiller auprès de l’organisation, tandis que les contrats de recherche sont des ententes qui mettent l’accent sur le développement du savoir. La titularité des droits de propriété intellectuelle aux fins de la publication scientifique revêt toujours une importance cruciale pour les professeurs et, en règle générale, il y a toujours de nombreuses façons de rédiger les contrats de manière à permettre au professeur de publier ses conclusions tout en accordant à l'organisation un avantage concurrentiel pendant une période de temps donnée. Dans les deux cas, les professeurs peuvent utiliser l'argent pour appuyer les étudiants pouvant collaborer au projet, acheter l'équipement nécessaire, etc. Ainsi, les services de partenariat universitaires favorisent l’investissement des entreprises dans la recherche scientifique et accélèrent l’intégration du nouveau savoir dans l’organisation.

 

Les gouvernements fédéral et provinciaux accordent un important soutien à la recherche industrielle et aux transferts technologiques à la société. Par exemple, le Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie du Canada a mis en place divers programmes visant à aider les chercheurs et les entreprises à travailler en collaboration dans le cadre de projets de recherche. Il offre notamment des chaires de recherche industrielle, un programme de bourses d’études supérieures à incidence industrielle (BESII), des bourses de recherche de premier cycle en milieu industriel, etc. Grâce à la BESII, le mémoire ou la thèse de l’étudiant à la maîtrise ou au doctorat est supervisé(e) conjointement par un professeur et un praticien. L’université et l’organisation sont toutes deux partenaires de l’éducation de l’étudiant, et la bourse est versée par le gouvernement et par l'organisation. Il importe de souligner que selon le statut de l’organisation, sa contribution donne droit à des remboursements d’impôt substantiels étant donné qu’elle est considérée comme un investissement en recherche. Les bourses de recherche de premier cycle en milieu industriel consistent en un programme de stage de 16 semaines s’adressant aux étudiants de premier cycle. Les principes sont semblables : le professeur et le praticien supervisent l’étudiant et la bourse est versée conjointement par le gouvernement fédéral et l’organisation (et donne aussi droit à des crédits d’impôt). Au Québec, les bourses BMP Innovation sont similaires aux BESII du fédéral, mais sont financées à parts égales par le gouvernement fédéral, celui du Québec et l'organisation (33 % chacun). Mitacs, un organisme de recherche sans but lucratif, offre des possibilités de partenariat de recherche semblables entre les universités et les entreprises. Il existe donc une multitude de programmes jouissant d’un soutien gouvernemental pouvant permettre aux organisations d’investir dans la recherche, d’avoir accès à l’expertise universitaire et d’embaucher du personnel hautement compétent, et ce, à un très faible coût pour l’organisation (partagé entre les commanditaires et admissible à des crédits d’impôt). Ces programmes sont très populaires dans plusieurs domaines, notamment le génie, la chimie, la biologie et le secteur pharmaceutique.

 

La CRU travaille actuellement à élaborer un plan stratégique visant à aider les entreprises et autres organisations à tirer profit des programmes de partenariat existants. Entre-temps, ceux qui souhaitent créer des partenariats d’éducation et de recherche avec une université de leur région peuvent toujours communiquer directement avec les professeurs sollicitant une collaboration.

 

Conclusion

 

Le secteur de l’assurance fait manifestement face à une concurrence croissante depuis quelques décennies, ce qui se répercute sur la profession actuarielle. Les risques s'assortissent de possibilités: la profession et l’industrie pourraient saisir cette occasion et développer des liens plus solides avec la communauté universitaire. L’infrastructure et les programmes sont déjà en place pour favoriser les partenariats en éducation et en recherche. La seule chose qui manque aux organisations est la volonté de leurs dirigeants de se lancer, comme l’ont fait tant d’autres professions.

 

La profession actuarielle s’en remet à elle-même depuis près d'un siècle, et l’établissement d’un partenariat avec les universités constitue un changement culturel. Avec la mise sur pied du PAU et de la CRU, l’ICA a amorcé ce changement et préparé le terrain afin de favoriser le renforcement de la relation entre la profession et les universités canadiennes. La profession actuarielle canadienne a sans aucun doute le potentiel de se démarquer du reste du monde en tirant profit des universitaires et des programmes d’actuariat universitaires hautement réputés du pays.

 

Mathieu Boudreault, AICA, est le président de la Commission sur les relations universitaires.

M. Boudreault souhaite remercier Dave Dickson (président de la Commission de recherche), Alicia Rollo (directrice, adhésion, éducation et perfectionnement professionnel), Jason Vary (président de la Direction de l’admissibilité et de la formation) et José Garrido (membre de la CRU) pour leurs précieux commentaires.  
 

Retour à CIA (e)Bulletin/(e)Bulletin de l'ICA

Share on Facebook Share on Twitter Share on LinkedIn